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par Edouard Husson. Les dirigeants de l'Union européenne font planer la menace d'un passage à l'euro exclusivement numérique. Mais l'UE ne se remettra pas de la crise provoquée par le retour des démocrates au pouvoir à Washington.
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UEE : L’accent sur les échanges en monnaies nationales

par Mikhail Gamandiy-Egorov. L’Union économique eurasiatique prend de plus en plus la voie d’une priorisation des échanges entre les États membres de l’union en monnaies nationales. Avec à terme la possibilité de l’introduction d’une monnaie unique.
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Un Black Swan nommé Vladimir ou quand le « mauvais génie » sort de sa bouteille

Par : Volti
Ce billet est un festival pour analyser les rouages de la haute finance. Essayez de comprendre les messages cachés dans les illustrations. Merci à Igarouloup. Source Le Blog à Lupus La crise est inévitable parce que c’est une crise du Savoir, de la fausse science. Nous sommes au bout d’un cycle de faux savoir idéologique de circonstance qui s’est implanté […]

Michael Hudson analyse les causes de la grande dépression qui vient

Par : Wayan

Par Benjamin Norton − Le 1 juillet 2022 − Source Naked Capitalism

Hudson

BENJAMIN NORTON :

Bonjour tout le monde, ici Ben Norton. J’ai le privilège d’être rejoint par l’un de mes invités préférés, Michael Hudson, l’un des plus grands économistes vivants aujourd’hui.

Nous allons parler de la crise de l’inflation. C’est une crise qui touche le monde entier, mais en particulier les États-Unis, où l’inflation a dépassé les 8 %. Et cela cause beaucoup de problèmes politiques. Elle va très probablement entraîner la défaite, entre autres, des Démocrates lors des élections de mi-mandat en novembre.

Et nous avons vu que la réponse du gouvernement américain et des économistes de haut niveau aux États-Unis consiste essentiellement à imputer l’inflation aux salaires, aux faibles niveaux de chômage et aux travailleurs.

Nous avons vu que le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, a déclaré que l’inflation était causée par des salaires supposés trop élevés. Nous avons également vu que l’économiste de premier plan et ancien fonctionnaire de l’administration Clinton, Larry Summers, a affirmé que la solution à l’inflation était d’augmenter le chômage, potentiellement jusqu’à 10 %.

Aujourd’hui, je suis rejoint par l’économiste Michael Hudson, qui dénonce ce type d’économie néolibérale depuis de nombreuses années. Le professeur Hudson vient de publier un article dont nous allons parler aujourd’hui. Il s’intitule  » Le programme d’austérité de la Fed pour réduire les salaires  » et je vais laisser le professeur Hudson résumer les principaux points de son article.

Professeur Hudson, pouvez-vous réagir à la décision de la Réserve fédérale d’augmenter les taux d’intérêt de 0,75 % ? Cela ne semble pas beaucoup – c’est moins de 1 % – mais il s’agit de la plus forte hausse de taux depuis 1994.

Et maintenant, nous avons déjà vu des rapports indiquant qu’il va y avoir une dépression. La présidente de la Fed en attribue la responsabilité aux salaires. Pouvez-vous répondre à la position de la Fed et à la crise de l’inflation aux États-Unis en ce moment.

MICHAEL HUDSON :

Pour la Fed, les deux seules choses qu’elle peut faire sont, premièrement, d’augmenter le taux d’escompte, le taux d’intérêt ; et deuxièmement, de dépenser 9000 milliards de dollars pour acheter des actions, des obligations et des hypothèques immobilières afin d’augmenter les prix de l’immobilier, et d’augmenter le montant de la richesse que possèdent les 10% les plus riches de la population.

Pour les 10 % les plus riches, en particulier les 1 %, il n’y a pas que l’inflation qui soit due aux salaires ; tous les problèmes de l’Amérique sont dus au fait que la classe ouvrière gagne trop d’argent. Et si vous êtes un employeur, c’est ça le problème : vous voulez augmenter vos profits. Et si vous regardez à court terme, vos profits augmentent en comprimant le cout du travail. Et la façon de comprimer le cout du travail est d’augmenter ce que Marx appelait l’armée de réserve de chômeurs.

Vous avez besoin du chômage pour empêcher la main-d’œuvre d’obtenir une plus grande partie de la valeur de ce qu’elle produit, afin que les employeurs puissent engranger de la plus-value et la verser aux banques et aux gestionnaires financiers qui ont pris le contrôle des entreprises aux États-Unis.

Vous avez mentionné que si la Fed impute l’inflation à la main-d’œuvre, ce n’est pas l’avis du président Biden, qui ne cesse de l’appeler « l’inflation Poutine ». Et bien sûr, ce qu’il veut vraiment dire, c’est que les sanctions que l’Amérique a imposées à la Russie ont créé une pénurie de pétrole, de gaz, d’énergie et d’exportations alimentaires.

Donc, nous sommes en fait dans l’inflation Biden. Et l’inflation Biden que connaît l’Amérique est le résultat essentiellement de la politique militaire américaine, de sa politique étrangère et, surtout, du soutien du Parti Démocrate à l’industrie pétrolière, qui est le secteur le plus puissant des États-Unis et qui oriente la plupart des sanctions contre la Russie ; et de l’État de sécurité nationale qui fonde la puissance de l’Amérique sur sa capacité à exporter du pétrole, ou à contrôler le commerce du pétrole de tous les pays, et à exporter des produits agricoles.

Ce que nous vivons actuellement n’est donc pas simplement une question domestique de salariés qui veulent des salaires plus élevés, qu’ils n’obtiennent pas vraiment ; le salaire minimum n’ayant pas du tout été augmenté. Mais il faut replacer cela dans le contexte de la guerre froide qui se déroule actuellement.

L’ensemble de la confrontation entre les États-Unis et l’OTAN et la Russie a été une aubaine, comme vous et moi en avons déjà parlé, pour l’industrie pétrolière et les exportateurs agricoles.

Et le résultat est que le dollar américain est en hausse par rapport à l’euro, à la livre sterling et aux devises du Sud. Eh bien, en principe, un dollar en hausse devrait faire baisser le prix des importations. Ce qui n’est pas le cas. Quelque chose d’autre est donc à l’œuvre.

Et ce qui est en jeu, bien sûr, c’est le fait que l’industrie pétrolière est un monopole, que la plupart des prix qui ont augmenté sont essentiellement le résultat d’une situatioin monopolistique, dans le cas de l’alimentation, par les sociétés de commercialisation, comme Cargill et Archer Daniels Midland, qui achètent la plupart des récoltes aux agriculteurs.

L’ironie est qu’alors que les prix des denrées alimentaires, après ceux du pétrole, sont le principal facteur de la flambée, les agriculteurs obtiennent de moins en moins pour leurs récoltes. Et pourtant, les coûts des agriculteurs augmentent – hausse des engrais, de l’énergie, des autres intrants – de sorte que vous avez d’énormes profits pour Archer Daniels Midland et les monopoles alimentaires, des distributeurs, et des gains énormes, énormes pour l’industrie pétrolière, et aussi bien sûr pour le complexe militaro-industriel.

Donc, si vous regardez ce qui se passe dans l’ensemble du système économique mondial, vous pouvez voir que cette inflation est montée de toutes pièces. Et les bénéficiaires de cette inflation ne sont certainement pas les salariés, loin s’en faut.

Mais la crise que la politique de Biden a créée est imputée aux salariés au lieu d’être imputée à la politique étrangère de l’administration Biden et, essentiellement, à la guerre entre les États-Unis et l’OTAN pour isoler la Russie, la Chine, l’Inde, l’Iran et l’Eurasie en général.

BENJAMIN NORTON :

Professeur Hudson, je voudrais parler de l’augmentation des taux d’intérêt par la Fed. On y a accordé beaucoup d’attention, bien que, encore une fois, il s’agisse de 0,75 %, ce qui n’est pas si important. Mais cela va bien sûr avoir un impact considérable sur l’économie.

Dans votre article, « Le programme d’austérité de la Fed pour réduire les salaires », vous parlez de « l’économie de pacotille » de la Fed, et vous dites que l’idée derrière l’augmentation des taux d’intérêt de 0,75% est que l’augmentation des taux d’intérêt guérira l’inflation en dissuadant les emprunteurs de dépenser pour les besoins fondamentaux qui constituent l’indice des prix à la consommation et le déflateur du PIB qui lui est lié. Mais les banques ne financent pas beaucoup la consommation, à l’exception de la dette liée aux cartes de crédit, qui est maintenant inférieure aux prêts étudiants et aux prêts automobiles. Les banques prêtent presque entièrement pour acheter des biens immobiliers, des actions et des obligations, et non des biens et des services.

Vous affirmez donc que l’un des effets de cette situation est qu’elle va faire reculer l’accession à la propriété aux États-Unis. Vous notez que le taux d’accession à la propriété est en baisse depuis 2008.

Pouvez-vous donc développer ces arguments ? Quel sera l’impact de l’augmentation des taux d’intérêt par la Fed ?

MICHAEL HUDSON :

Eh bien, pour obtenir le diplôme d’économie qui est nécessaire pour travailler à la Fed ou au Council of Economic Advisors, il faut suivre des cours d’économie dans les universités, et tous les manuels disent exactement ce que vous m’avez cité :

Ces manuels prétendent que les banques jouent réellement un rôle productif dans la société, en fournissant l’argent aux entreprises pour qu’elles achètent des machines, construisent des usines, fassent de la recherche et du développement, et embauchent de la main d’œuvre ; et que d’une certaine manière, l’argent que les banques créent est prêté à l’économie industrielle, et que cela permettra aux entreprises de gagner plus d’argent qu’elles dépenseront en main d’œuvre ; et bien sûr, comme elles dépensent plus d’argent en main d’œuvre, cela contribue à faire monter les prix au fur et à mesure que l’armée de réserve des chômeurs est épuisée.

Mais tout cela n’est qu’une fiction. Les manuels ne veulent pas dire que les banques ne jouent pas du tout un rôle productif comme celui-là. Et les entreprises ne font pas ce que disent les manuels.

Si vous regardez le bilan et les statistiques que la Réserve fédérale publie chaque mois, vous verrez que 80% des prêts bancaires aux États-Unis sont des prêts hypothécaires à l’immobilier commercial et surtout à l’immobilier résidentiel. Et bien sûr, les prêts hypothécaires à la population n’ont rien représenté, moins de 1 % au cours des 14 dernières années, depuis 2008.

Seules les banques et les gros emprunteurs, le secteur financier, ont pu emprunter à ces faibles taux. La population a toujours dû payer des taux très élevés, un peu moins de 4 %, et maintenant ils dépassent les 4 % et se dirigent vers les 5 %.

Eh bien, voici la situation que la Réserve fédérale a créée. Supposons que vous êtes une famille qui souhaite acheter une maison, et que vous découvrez que pour emprunter l’argent nécessaire à l’achat de la maison, car la maison moyenne en Amérique coûte 600 000 ou 700 000 dollars et les gens n’ont pas autant d’économie, la seule façon d’acheter une maison est de contracter une hypothèque.

Vous avez le choix : vous pouvez soit louer une maison, soit emprunter l’argent pour acheter une maison. Et traditionnellement, depuis un siècle, les frais de possession pour le financement d’une maison avec l’hypothèque sont à peu près équivalents au paiement d’un loyer. L’avantage est, bien sûr, que vous devenez propriétaire de la maison à la fin du prêt.

Voyons maintenant ce qui se passe. Tout d’un coup, les frais de portage des hypothèques ont augmenté de façon spectaculaire. Les banques font un énorme écart. Elles peuvent emprunter à environ 1%, et elles prêtent à 4,5%. Elles obtiennent un gain exceptionnel de la marge qu’elles ont dans les prêts hypothécaires, en prêtant aux propriétaires potentiels.

Et bien sûr, les futurs propriétaires n’ont pas assez d’argent pour pouvoir payer les intérêts plus élevés sur les prêts hypothécaires qu’ils contractent. Ils ne sont donc pas en mesure d’acheter une maison aussi chère qu’ils le souhaitaient auparavant.

Ils constituent donc une part décroissante de la population. Au moment où Obama a pris ses fonctions, plus de 68 % des Américains étaient propriétaires de leur logement. Obama a lancé la grande vague d’expulsions, 10 millions d’Américains qui vivaient dans des maisons, essentiellement pour les mettre à la porte de leur logement, en particulier les victimes des prêts hypothécaires de pacotille, notamment les personnes à faible revenu et les minorités raciales qui ont été redélimitées et sont devenues les principales victimes des prêts hypothécaires.

Le taux d’accession à la propriété en Amérique est maintenant inférieur à 61 %. Que s’est-il passé ? D’énormes sociétés de capital privé sont arrivées sur le marché en se disant : Attendez un peu, nous pouvons maintenant acheter ces propriétés et les louer. Et nous pouvons les acheter en cash, contrairement aux propriétaires, nous sommes multimilliardaires, nous sommes Blackstone, BlackRock.

Vous avez des fonds de plusieurs milliards de dollars, se disent-ils, eh bien, nous ne pouvons pas faire beaucoup d’argent en achetant des obligations ou des actions qui rapportent ce qu’elles rapportent aujourd’hui, maintenant que la Réserve fédérale a baissé les taux d’intérêt. Ce que nous pouvons faire, c’est gagner de l’argent en tant que propriétaires.

Et donc ils ont changé, ils ont inversé tout le mouvement qui s’éloignait du style grand propriétaire du 19ème siècle vers une économie basée sur la financiarisation, et les classes aisées qui gagnent de l’argent avec la finance, pour revenir à gagner de l’argent en tant que propriétaires.

Et donc ils achètent ces maisons que les propriétaires américains ne peuvent plus se permettre de payer. Parce que lorsque vous augmentez le taux hypothécaire, cela n’affecte pas du tout un milliardaire. Parce que l’entreprise milliardaire n’a pas besoin d’emprunter de l’argent pour acheter la maison. Ils ont les milliards de dollars de leur propre argent, de l’argent des fonds de pension, de l’argent spéculatif, de l’argent des 1% et des 10% à investir.

Donc, en augmentant les taux d’intérêt, vous évincez les propriétaires du marché et vous transformez l’économie américaine en une économie de location, au lieu d’une économie de propriétaires. Voilà l’effet.

Et c’est une aubaine pour les sociétés de capitaux privés qui voient maintenant qu’ils font de l’argent en tant que propriétaires, à l’ancienne, ça a bien marché pendant 800 ans sous le féodalisme. C’est de retour en force.

BENJAMIN NORTON :

Professeur Hudson, vous soulignez dans un article que plus de 50% de la valeur de l’immobilier américain est déjà détenu par les banquiers. Et bien sûr, ce pourcentage ne cesse d’augmenter.

Maintenant, vous, Professeur Hudson, avez fait valoir un point que je n’ai pas vu beaucoup d’autres personnes faire, bien que ce soit un point évident et correct, à savoir qu’il y a eu en fait beaucoup d’inflation aux États-Unis au cours des dernières années, mais cette inflation était dans le secteur FIRE : finance, assurance et immobilier.

Nous le voyons avec l’augmentation constante des prix de l’immobilier ; ils augmentent chaque année ; les loyers augmentent chaque année. La différence aujourd’hui, c’est qu’il y a aussi une augmentation significative de l’indice des prix à la consommation.

Et il y a une étude intéressante publiée par l’Economic Policy Institute, qui est, vous le savez, un groupe de réflexion de centre-gauche, affilié au mouvement ouvrier ; ce ne sont pas des radicaux, ce sont des progressistes. Et ils ont fait une très bonne étude.

Ils ont découvert, l’étude a été publiée en avril, que les bénéfices des entreprises sont responsables d’environ 54 % de l’augmentation des prix dans le secteur des sociétés non financières, alors que les coûts unitaires de main-d’œuvre ne sont responsables que d’environ 8 % de l’augmentation.

Ils ont donc démontré, scientifiquement, que plus de la moitié de l’augmentation des prix dans le secteur des sociétés non financières, c’est-à-dire dans l’indice des prix à la consommation, plus de la moitié de cette inflation est due aux bénéfices des sociétés.

Bien sûr, ce n’est pas la façon dont on en parle dans les médias grand public. Ce n’est pas la façon dont la Fed discute de tout cela. Nous voyons Larry Summers dire que nous devons augmenter le chômage. Larry Summers, bien sûr, était le secrétaire au Trésor de Bill Clinton.

Il dit que les États-Unis doivent augmenter le chômage ; la solution à l’inflation est d’augmenter le chômage. Même si ces études montrent que plus de la moitié de l’inflation dans l’indice des prix à la consommation est due aux bénéfices des entreprises.

Je me demande si vous pouvez commenter les raisons pour lesquelles tant d’économistes, y compris des personnes aussi vénérées que Larry Summers, refusent de reconnaître cette réalité.

MICHAEL HUDSON :

La plupart des économistes ont besoin de trouver un emploi, et pour être employé, vous devez donner une image de l’économie qui reflète la façon dont votre employeur a aidé la société en général. Vous n’êtes pas autorisé à dire que votre employeur agit de manière purement prédatrice.

Vous avez parlé des bénéfices des entreprises et des économistes classiques. Si vous étiez un économiste du marché libre comme Adam Smith, ou David Ricardo, ou John Stuart Mill, ce sont des rentes de monopole. Donc ce que vous appelez les bénéfices des entreprises sont bien supérieurs aux taux de rendement normaux des entreprises, aux bénéfices normaux. Ce sont des rentes économiques de monopole.

Et c’est parce qu’il y a environ 10 ou 15 ans, les États-Unis ont cessé d’imposer leurs lois anti-monopoles. Ils ont essentiellement laissé les monopoles concentrer les marchés, concentrer le pouvoir, et faire payer ce qu’ils veulent.

Et donc, une fois que vous avez démantelé tout le cadre juridique qui a été mis en place depuis les années 1890, depuis la loi antitrust Sherman, jusqu’au début du 20e siècle, le New Deal, une fois que vous avez démantelé tout ce contrôle étatique, en disant ce que Larry Summers dit essentiellement, c’est que nous sommes pour un marché libre.

Un « marché libre » est donc un marché dans lequel les entreprises peuvent facturer ce qu’elles veulent ; un marché libre est un marché sans réglementation gouvernementale ; un marché libre est un marché sans gouvernement ; un marché libre est un gouvernement suffisamment faible pour qu’il ne puisse pas protéger les salariés ; il ne peut pas protéger les électeurs. Une « démocratie » est un pays où la majeure partie de la population, les salariés, n’ont pas la possibilité d’influer sur la politique économique dans leur propre intérêt.

Un « marché libre » est un pays où, au lieu que le gouvernement soit le planificateur, Wall Street est le planificateur, au nom des grandes industries qui sont fondamentalement financiarisées.

Vous avez donc eu une transformation du concept de ce qu’est un marché libre, un démantèlement de la réglementation gouvernementale, un démantèlement de la réglementation anti-monopole, et essentiellement une guerre des classes qui est de retour.

C’est ce que veut l’administration Biden. Et très franchement, c’est ce qu’est le Parti Démocrate, plus encore que le Parti Républicain. Le Parti Républicain peut défendre des politiques pro-business et pro-financières, mais le Parti Démocrate est chargé de démanteler l’héritage de protection de l’économie qui avait été mis en place depuis un siècle.

BENJAMIN NORTON :

Oui, et c’est un article de Fortune qui était à l’origine basé sur un article de Bloomberg : « 5 ans à 6% de chômage ou 1 an à 10% » : C’est ce dont Larry Summers a besoin pour vaincre l’inflation. » C’est aussi simple que ça, vous savez, il suffit d’augmenter le chômage, et ensuite l’inflation disparaîtra comme par magie !

Maintenant, je voulais aussi avoir votre réponse, professeur Hudson, à ces commentaires que vous avez mis en évidence dans un panel qui a été organisé par l’International Manifesto Group. Ils ont tenu une conférence sur l’inflation et vous étiez l’un des nombreux intervenants.

Et vous avez souligné ces commentaires qui ont été faits par le président de la Fed, Jerome Powell. Et c’est selon la transcription officielle du Wall Street Journal. Il ne s’agit donc pas d’un site web socialiste de gauche. Voici la transcription officielle d’une conférence de presse donnée le 4 mai par le chef de la Fed, Jerome Powell.

Dans cette conférence de presse, il a dit qu’afin de faire baisser l’inflation, il faut « faire baisser les salaires, et ensuite faire baisser l’inflation sans avoir à ralentir l’économie et avoir une récession et une augmentation matérielle du chômage. »

Il s’agit donc d’une autre proposition. Larry Summers dit 6% de chômage pendant cinq ans, ou 10% de chômage pendant un an. Le président de la Fed, Jerome Powell, dit que la solution est « de faire baisser les salaires ». Je me demande si vous pouvez également répondre à cela.

MICHAEL HUDSON :

Eh bien, la chose importante à réaliser est que le président Biden a renommé Jerome Powell. Le président Biden est en réalité un Républicain. Le Parti Démocrate est essentiellement l’aile droite du Parti Républicain, l’aile pro-financière, l’aile pro-Wall Street du Parti Républicain.

Pourquoi diable, si les Démocrates étaient différents des Républicains, pourquoi Biden renommerait-il un Républicain anti-ouvrier à la tête de la Réserve fédérale, au lieu de quelqu’un qui essaierait réellement de stimuler l’emploi ?

Imaginez, voici un parti qui essaie de se faire élire sur un programme de « Élisez-nous, et nous créerons une dépression et nous ferons baisser les salaires« . C’est le programme du Parti Démocrate.

Et c’est un programme gagnant, car les élections sont gagnées par les contributions aux campagnes. Le programme « Nous ferons baisser les salaires en vous apportant la dépression » garantit un tsunami de contributions au Parti Démocrate, par Wall Street, par les monopoles, par tous les bénéficiaires de cette politique.

C’est pourquoi la décision de la Cour suprême contre l’avortement, l’autre jour, est un cadeau pour les Démocrates, car elle détourne l’attention de leur politique identitaire qui consiste à diviser l’Amérique en toutes sortes d’identités, toutes les identités imaginables, sauf celle du salarié.

Les salariés sont appelés les Déplorables, en gros. Et c’est ainsi que la classe des donateurs les considère, comme une sorte de frais généraux malheureux. Vous devez les employer, mais il est vraiment malheureux qu’ils aiment vivre aussi bien qu’ils le font, car plus ils vivent bien, moins vous gagnerez d’argent au final.

Je pense donc que cette question de l’inflation, et de ses causes réelles, devrait être au cœur des élections. Cela devrait être le cœur économique de la campagne électorale de ce mois de novembre et de la campagne électorale de 2024. Et les Démocrates mènent le combat pour faire baisser les salaires.

Et vous vous souvenez que lorsque le président Obama a été élu, il a promis d’augmenter le salaire minimum ? Dès son entrée en fonction, il a dit que la seule chose que nous ne pouvions pas faire était d’augmenter le salaire minimum. Et il avait aussi promis de revenir sur le contrôle des cartes syndicales. Il a dit que la seule chose que nous ne devions pas faire était d’augmenter la syndicalisation des travailleurs avec le contrôle des cartes, parce que si vous syndiquez les travailleurs, ils vont demander de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail.

Vous avez donc le Parti Démocrate qui adopte une position de droite aussi dure que le monétarisme de l’école de Chicago, en disant que la solution à n’importe quel problème est simplement de baisser les salaires et de devenir plus compétitif, alors que l’économie américaine est déjà rendue non compétitive, non pas parce que les salaires sont trop élevés, mais parce que, comme vous l’avez mentionné auparavant, le secteur FIRE, le secteur de la finance, de l’assurance et de l’immobilier est trop élevé.

Les loyers et l’accession à la propriété, avoir une maison, est trop cher pour être compétitif avec la main d’œuvre étrangère. Le fait de devoir payer 18 % du PIB pour les soins médicaux, les soins médicaux privatisés, prive la main-d’œuvre américaine d’y accéder. Tout le service de la dette que l’Amérique doit payer a pour effet d’empêcher l’Amérique populaire d’y accéder.

Le problème n’est donc pas que les salaires soient trop élevés. Le problème est que les frais généraux que la main-d’œuvre doit payer pour survivre, pour le loyer, pour les soins médicaux, pour les prêts étudiants, pour les prêts automobiles, pour avoir une voiture afin de se rendre au travail, pour l’essence afin de se rendre au travail, pour acheter aux prix que décident les monopoles alors que vous en avez besoin pour survivre ; tout cela est trop élevé.

Rien de tout cela n’apparaît dans les manuels d’économie qu’il faut pourtant répéter afin d’avoir les bonnes notes pour obtenir un diplôme d’économie, afin d’être suffisamment malléable pour être embauché par la Réserve fédérale, ou par le Council of Economic Advisers, ou par des entreprises qui utilisent les économistes essentiellement comme des porte-parole de relations publiques. Voilà dans quel pétrin nous nous trouvons.

Michael Hudson

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

La fin de la civilisation occidentale

Par : Wayan

Pourquoi manque-t-elle de résilience, et qu’est ce qui prendra la place.


Par Michael Hudson – Le 12 juillet 2022 –  Source Naked Capitalism

Le plus grand défi auquel les sociétés ont été confrontées a toujours été de savoir comment mener commerce et crédit sans laisser les marchands et les banquiers s’enrichir en exploitant leurs clients et leurs débiteurs. L’Antiquité reconnaissait que la volonté d’acquérir de l’argent crée une dépendance, a tendance à être une forme d’exploitation et était donc socialement nuisible. Les valeurs morales de la plupart des sociétés s’opposaient à l’égoïsme, surtout sous la forme de l’avarice et de l’addiction à la richesse, que les Grecs appelaient philarguria – amour de l’argent, manie de l’argent. Les personnes et les familles qui se livraient à une consommation ostentatoire avaient tendance à être ostracisées, car il était reconnu que la richesse était souvent obtenue aux dépens des autres, en particulier des faibles.

Le concept grec d’hubris implique un comportement égoïste qui cause du tort aux autres. L’avarice et la cupidité devaient être punies par la déesse de la justice Némésis, qui avait de nombreux équivalents au Proche-Orient, comme Nanshe de Lagash à Sumer, protégeant le faible contre le puissant, le débiteur contre le créancier.

C’est cette protection que les souverains devaient assurer en servant les dieux. C’est pourquoi les souverains étaient dotés d’un pouvoir suffisant pour éviter que la population ne soit réduite à la dépendance à l’égard de la dette et du clientélisme. Les chefs, les rois et les temples étaient chargés d’allouer des crédits et des terres cultivables aux petits exploitants en échange de servir dans l’armée et de fournir une main-d’œuvre corvéable. Les souverains qui se comportaient de manière égoïste étaient susceptibles d’être destitués, ou leurs sujets pouvaient s’enfuir, ou soutenir des chefs rebelles ou des attaquants étrangers promettant d’annuler les dettes et de redistribuer les terres plus équitablement.

La fonction la plus fondamentale de la royauté proche-orientale était de proclamer « l’ordre économique », les annulations de dettes misharum et andurarum, qui trouvent un écho dans l’année jubilaire du judaïsme. Il n’y avait pas de « démocratie » au sens où les citoyens élisaient leurs dirigeants et administrateurs, mais la « royauté divine » était tenue d’atteindre l’objectif économique implicite de la démocratie : « protéger les faibles contre les puissants« .

Le pouvoir royal était soutenu par des temples et des systèmes éthiques ou religieux. Les grandes religions apparues au milieu du premier millénaire avant Jésus-Christ, celles de Bouddha, de Lao-Tseu et de Zoroastre, considéraient que les motivations personnelles devaient être subordonnées à la promotion du bien-être général et de l’aide mutuelle.

Ce qui ne semblait pas envisageable il y a 2500 ans, c’est qu’une aristocratie de chefs de guerre allait conquérir le monde occidental. En créant ce qui est devenu l’Empire romain, une oligarchie a pris le contrôle des terres et, en temps voulu, du système politique. Elle a aboli l’autorité royale ou civique, transféré la charge fiscale sur les classes inférieures et endetté la population et l’industrie.

Ces mesures ont été prises dans un but purement opportuniste. Il n’y a eu aucune tentative de défense idéologique. Il n’y a eu aucun Milton Friedman archaïque émergeant pour populariser un nouvel ordre moral radical célébrant l’avarice en affirmant que la cupidité est ce qui fait avancer les économies, convainquant la société de laisser la distribution de la terre et de l’argent au « marché » contrôlé par des sociétés privées et des prêteurs sur gages au lieu d’une réglementation communautaire établie par les dirigeants de palais et de temples ou, par extension, le socialisme d’aujourd’hui. Les palais, les temples et les gouvernements civiques étaient les créanciers. Ils n’étaient pas obligés d’emprunter pour fonctionner, et n’étaient donc pas soumis aux exigences politiques d’une classe de créanciers privés.

Mais endetter la population, l’industrie et même les gouvernements auprès d’une élite oligarchique est précisément ce qui s’est produit en Occident, qui tente maintenant d’imposer la variante moderne de ce régime économique basé sur l’endettement – le capitalisme financier néolibéral centré sur les États-Unis – au monde entier. Voilà en quoi consiste la nouvelle guerre froide d’aujourd’hui.

Selon la morale traditionnelle des sociétés primitives, l’Occident – à partir de la Grèce classique et de l’Italie vers le VIIIe siècle avant J.-C. – était barbare. L’Occident était en effet à la périphérie du monde antique lorsque les commerçants syriens et phéniciens ont apporté du Proche-Orient l’idée de la dette portant intérêt à des sociétés qui n’avaient pas de tradition royale d’annulation périodique des dettes. L’absence d’un pouvoir palatial fort et d’une administration du temple a permis l’émergence d’oligarchies de créanciers dans tout le monde méditerranéen.

La Grèce finit par être conquise d’abord par la Sparte oligarchique, puis par la Macédoine et enfin par Rome. C’est le système juridique avaricieux de cette dernière, favorable aux créanciers, qui a façonné la civilisation occidentale ultérieure. Aujourd’hui, un système financiarisé de contrôle oligarchique dont les racines remontent à Rome est soutenu et même imposé par la diplomatie, la force militaire et les sanctions économiques de la nouvelle guerre froide menée par les États-Unis aux pays qui tentent d’y résister.

La prise de contrôle oligarchique de l’Antiquité classique

Pour comprendre comment la civilisation occidentale s’est développée d’une manière qui contenait les germes fatals de sa propre polarisation économique, de son déclin et de sa chute, il est nécessaire de reconnaître que, au moment où la Grèce et la Rome classiques apparaissent dans les archives historiques, un âge sombre perturbait la vie économique, du Proche-Orient à la Méditerranée orientale, de l’année 1200 à environ 750 av. JC. Un changement climatique a apparemment provoqué une grave dépopulation, mettant fin aux économies de palais de type linéaire B de la Grèce, et la vie est revenue à un niveau local pendant cette période.

Certaines familles ont créé des autocraties mafieuses en monopolisant la terre et en y liant la main-d’œuvre par diverses formes de clientélisme coercitif et de dette. Le problème le plus important était celui de la dette portant intérêt que les commerçants du Proche-Orient avaient apportée dans les pays égéens et méditerranéens – sans le contrôle correspondant des annulations de dettes royales.

C’est de cette situation que sont nés les « tyrans » réformateurs grecs aux VIIe et VIe siècles avant JC, de Sparte à Corinthe, en passant par Athènes et les îles grecques. La dynastie des Cypsélides à Corinthe et de nouveaux dirigeants similaires dans d’autres villes auraient annulé les dettes qui maintenaient les clients en servitude sur les terres, redistribué ces terres aux citoyens et entrepris des dépenses d’infrastructure publique pour développer le commerce, ouvrant ainsi la voie au développement civique et aux rudiments de la démocratie. Sparte a adopté des réformes austères dites « lycurganes » contre la consommation ostentatoire et le luxe. La poésie d’Archilochus, sur l’île de Paros, et de Solon, à Athènes, dénonçait l’appétit de richesse personnelle comme une dépendance, conduisant à l’orgueil démesuré qui blesse les autres et qui sera puni par la déesse de la justice, Nemesis. L’esprit était similaire à celui des religions babyloniennes, judaïques et autres religions morales.

Rome a connu sept rois légendaires (753-509 av. JC), qui auraient attiré les immigrants et empêché une oligarchie de les exploiter. Mais les familles riches ont renversé le dernier roi. Il n’y avait pas de chef religieux pour contrecarrer leur pouvoir, car les principales familles aristocratiques contrôlaient le sacerdoce. Il n’y avait pas de dirigeants qui combinaient une réforme économique nationale avec une école religieuse, et il n’y avait pas de tradition occidentale d’annulation des dettes comme celle que Jésus préconiserait en essayant de rétablir l’année jubilaire dans la pratique judaïque. Il y avait de nombreux philosophes stoïciens, et les sites religieux amphictyoniques comme Delphes et Delos exprimant une religion de la moralité personnelle pour éviter l’orgueil démesuré.

Les aristocrates de Rome ont créé une constitution et un Sénat antidémocratiques, ainsi que des lois qui rendaient irréversible la servitude pour dettes et la perte de terres qui en résultait. Bien que l’éthique « politiquement correcte » consistait à éviter de s’engager dans le commerce et le prêt d’argent, cette éthique n’a pas empêché l’émergence d’une oligarchie qui s’est emparée des terres et a réduit une grande partie de la population en servitude. Au IIe siècle avant JC, Rome avait conquis toute la région méditerranéenne et l’Asie mineure, et les plus grandes entreprises étaient les collecteurs d’impôts publicains, qui pillaient les provinces de Rome.

Il y a toujours eu des moyens pour les riches d’agir de manière moralisatrice en harmonie avec l’éthique altruiste, en évitant la cupidité commerciale tout en s’enrichissant. Les riches de l’Antiquité occidentale ont pu s’accommoder de cette éthique en évitant de prêter et de commercer eux-mêmes, en confiant ce « sale boulot » à leurs esclaves ou à leurs hommes de main, et en consacrant les revenus de ces activités à une philanthropie ostentatoire (qui est devenue un spectacle attendu dans les campagnes électorales de Rome). Et lorsque le christianisme est devenu la religion romaine au IVe siècle de notre ère, l’argent a même pu acheter l’absolution en faisant des dons généreux à l’Église.

L’héritage de Rome et l’impérialisme financier de l’Occident

Ce qui distingue les économies occidentales des anciennes sociétés du Proche-Orient et de la plupart des sociétés asiatiques, c’est l’absence d’allègement de la dette pour rétablir l’équilibre de l’économie. Chaque nation occidentale a hérité de Rome les principes de l’inviolabilité de la dette, qui donnent la priorité aux demandes des créanciers et légitiment le transfert permanent aux créanciers des biens des débiteurs défaillants. De la Rome antique à l’Espagne des Habsbourg, en passant par la Grande-Bretagne impériale et les États-Unis, les oligarchies occidentales se sont appropriées les revenus et les terres des débiteurs, tout en transférant leurs impôts sur la main-d’œuvre et l’industrie. Cela a provoqué l’austérité à l’intérieure et a conduit les oligarchies à rechercher la prospérité par la conquête étrangère, pour obtenir des étrangers ce qui n’est pas produit par les économies nationales endettées et soumises à des principes juridiques pro-créanciers transférant les terres et autres biens à une classe de rentiers.

Au XVIe siècle, l’Espagne a pillé de vastes quantités d’argent et d’or dans le Nouveau Monde, mais cette richesse a coulé entre ses mains, dissipée dans la guerre au lieu d’être investie dans l’industrie nationale. Se retrouvant avec une économie très inégale et polarisée, profondément endettée, les Habsbourg perdirent leur ancienne possession, la République néerlandaise, qui prospéra en tant que société moins oligarchique et qui tira plus de pouvoir en tant que créancier qu’en tant que débiteur.

La Grande-Bretagne a connu une ascension et une chute similaires. La Première Guerre mondiale l’a laissé avec de lourdes dettes d’armement envers son ancienne colonie, les États-Unis. Imposant une austérité anti-ouvrière dans son pays afin de payer ces dettes, la zone sterling de la Grande-Bretagne est ensuite devenue un satellite du dollar américain selon les termes du prêt-bail américain de la Seconde Guerre mondiale et du prêt britannique de 1946. Les politiques néolibérales de Margaret Thatcher et de Tony Blair ont fortement augmenté le coût de la vie en privatisant et en monopolisant le logement et les infrastructures publiques, anéantissant l’ancienne compétitivité industrielle de la Grande-Bretagne en augmentant le coût de la vie et donc le niveau des salaires.

Les États-Unis ont suivi une trajectoire similaire d’expansion impériale excessive au détriment de leur économie nationale. Leurs dépenses militaires à l’étranger à partir de 1950 ont obligé le dollar à se détacher de l’or en 1971. Ce changement a eu l’avantage inattendu de donner naissance à un « étalon dollar » qui a permis à l’économie américaine et à sa diplomatie militaire de s’affranchir du reste du monde, en accumulant des dettes en dollars auprès des banques centrales d’autres pays sans aucune contrainte pratique.

La colonisation financière de l’Union post-soviétique dans les années 1990 par la « thérapie de choc » de la privatisation, suivie par l’admission de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en 2001 – avec l’espoir que la Chine devienne, comme la Russie d’Eltsine, une colonie financière américaine – a conduit l’économie américaine à se désindustrialiser en déplaçant l’emploi vers l’Asie. La tentative des États-Unis à forcer à la soumission à son contrôle en inaugurant une nouvelle guerre froide a conduit la Russie, la Chine et d’autres pays à se détacher du système de commerce et d’investissement dollarisé, laissant les États-Unis et l’Europe de l’OTAN souffrir de l’austérité et de l’aggravation de l’inégalité des richesses alors que les ratios d’endettement montent en flèche pour les particuliers, les entreprises et les organismes gouvernementaux.

Il y a seulement dix ans, le sénateur John McCain et le président Barack Obama qualifiaient la Russie de simple station-service dotée de bombes atomiques. Aujourd’hui, on pourrait en dire autant des États-Unis, qui fondent leur puissance économique mondiale sur le contrôle du commerce du pétrole en Occident, alors que leurs principaux excédents d’exportation sont les cultures agricoles et les armes. La combinaison de l’endettement financier et de la privatisation a fait de l’Amérique une économie à coût élevé, perdant son ancien leadership industriel, tout comme la Grande-Bretagne avant. Les États-Unis tentent désormais de vivre principalement de gains financiers (intérêts, bénéfices sur les investissements étrangers et création de crédits par les banques centrales pour gonfler les plus-values) au lieu de créer des richesses par leur propre travail et leur industrie. Ses alliés occidentaux cherchent à faire de même. Ils nomment ce système dominé par les États-Unis « globalisation », mais il s’agit tout simplement d’une forme financière de colonialisme – soutenue par l’habituelle menace de la force militaire et du « changement de régime » en douce, pour empêcher les pays de quitter un tel système.

Ce système impérial basé sur les États-Unis et l’OTAN cherche à endetter les pays plus faibles et à les forcer à céder le contrôle de leurs politiques au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale. L’obéissance aux « conseils » néolibéraux anti-ouvriers de ces institutions conduit à une crise de la dette qui force le taux de change du pays débiteur à se déprécier. Le FMI les « sauve » alors de l’insolvabilité à la « condition » qu’ils vendent le domaine public, imposent moins les riches (en particulier les investisseurs étrangers) et imposent plus le travail.

L’oligarchie et la dette sont les caractéristiques essentielles des économies occidentales. Les dépenses militaires de l’Amérique et ses guerres quasi permanentes ont laissé son propre Trésor profondément endetté auprès des gouvernements étrangers et de la banque centrale. Les États-Unis suivent ainsi le même chemin que celui par lequel l’impérialisme espagnol a laissé la dynastie des Habsbourg endettée auprès des banquiers européens. De même, la participation de la Grande-Bretagne à deux guerres mondiales dans l’espoir de maintenir sa position dominante dans le monde l’a laissée endettée et a mis fin à son ancien avantage industriel. La dette extérieure croissante de l’Amérique a été soutenue par le privilège de sa « monnaie-globalisée », qui lui permet d’émettre sa propre dette en dollars selon l’« étalon dollar », sans que les autres pays puissent raisonnablement s’attendre à être payés un jour ; sauf en « dollars papier » supplémentaires.

Cette abondance monétaire a permis à l’élite managériale de Wall Street d’augmenter les revenus des rentiers américains par la financiarisation et la privatisation, augmentant ainsi le coût de la vie et des affaires, comme cela s’est produit en Grande-Bretagne avec les politiques néolibérales de Margaret Thatcher et Tony Blair. Les entreprises industrielles ont répondu à cela en déplaçant leurs usines vers des économies à bas salaires afin de maximiser leurs profits. Mais alors que l’Amérique se désindustrialise et dépend de plus en plus des importations asiatiques, la diplomatie américaine poursuit une nouvelle guerre froide qui pousse les économies les plus productives du monde à se découpler de l’orbite économique américaine.

L’augmentation de la dette détruit les économies lorsqu’elle n’est pas utilisée pour financer de nouveaux investissements dans les moyens de production. La plupart des crédits occidentaux actuels sont créés pour gonfler le prix des actions, des obligations et de l’immobilier, et non pour restaurer la capacité industrielle. En conséquence de cette stratégie de dette sans production, l’économie nationale américaine a été submergée par la dette due à sa propre oligarchie financière. Du fait du déjeuner gratuit / « Free Lunch » pour l’économie américaine qu’est l’augmentation continue de sa dette officielle envers les banques centrales étrangères – sans perspective visible de remboursement de sa dette internationale ou nationale – sa dette continue de s’étendre et l’économie est devenue encore plus endettée. L’Amérique s’est polarisée, avec une extrême richesse concentrée au sommet tandis que la majeure partie de son économie est profondément endettée.

L’incapacité des démocraties oligarchiques à protéger l’ensemble de la population endettée

Ce qui a rendu les économies occidentales oligarchiques, c’est leur incapacité à protéger les citoyens contre la dépendance à l’égard d’une classe de créanciers propriétaires. Ces économies ont conservé les lois romaines sur la dette, profitant aux créanciers, notamment la priorité des créances sur les biens des débiteurs. Le 1% des créanciers est devenu une oligarchie politiquement puissante malgré les réformes politiques démocratiques nominales élargissant les droits de vote. Les agences gouvernementales de régulation ont été annexées et le pouvoir d’imposition a été amoindri, laissant le contrôle et la planification économique entre les mains d’une élite de rentiers.

Rome n’a jamais été une démocratie. Et de toute façon, Aristote reconnaissait que les démocraties évoluaient plus ou moins naturellement vers des oligarchies – qui se prétendent démocratiques à des fins de relations publiques tout en prétendant que la concentration de plus en plus forte des richesses au sommet est une bonne chose. La rhétorique actuelle du ruissellement dépeint les banques et les gestionnaires financiers comme dirigeant l’épargne de la manière la plus efficace pour produire la prospérité pour l’ensemble de l’économie, et pas seulement pour eux-mêmes.

Le président Biden et ses néolibéraux du département d’État accusent la Chine et tout autre pays cherchant à maintenir son indépendance économique et son autonomie d’être « autocratique ». Leur tour de passe-passe rhétorique juxtapose la démocratie à l’autocratie. Ce qu’ils appellent « autocratie » est un gouvernement suffisamment fort pour empêcher une oligarchie financière orientée vers l’Occident d’endetter la population contre son gré – et ensuite d’accaparer ses terres et autres biens entre ses mains et celles de ses bailleurs de fonds américains et étrangers.

La double pensée orwellienne qui consiste à qualifier les oligarchies de « démocraties » est suivie par la définition d’un marché libre comme étant celui qui est libre de la recherche de rentes financières. La diplomatie soutenue par les États-Unis a endetté les pays, les forçant à vendre le contrôle de leurs infrastructures publiques et à transformer les parties rentables de leur économie en opportunités d’extraction de rentes monopolistiques.

Cette rhétorique de l’autocratie contre la démocratie est similaire à celle qu’utilisaient les oligarchies grecques et romaines lorsqu’elles accusaient les réformateurs démocratiques de rechercher la « tyrannie » (en Grèce) ou la « royauté » (à Rome). Ce sont les « tyrans » grecs qui ont renversé les autocraties mafieuses aux VIIe et VIe siècles avant JC, ouvrant la voie aux décollages économiques et proto-démocratiques de Sparte, Corinthe et Athènes. Et ce sont les rois de Rome qui ont construit leur cité-État en proposant aux citoyens des régimes fonciers autonomes. Cette politique a attiré des immigrants des cités-États italiennes voisines dont les populations étaient réduites à l’esclavage pour dettes.

Le problème est que les démocraties occidentales ne se sont pas révélées aptes à empêcher l’émergence d’oligarchies et la polarisation de la répartition des revenus et des richesses. Depuis Rome, les « démocraties » oligarchiques n’ont pas protégé leurs citoyens contre les créanciers qui cherchent à s’approprier la terre, son rendement locatif et le domaine public.

Si nous demandons qui, aujourd’hui, promulgue et applique des politiques visant à contrôler l’oligarchie afin de protéger les moyens de subsistance des citoyens, la réponse est que ce sont les États socialistes qui le font. Seul un État fort a le pouvoir de contrôler une oligarchie financière et cupide. L’ambassade de Chine en Amérique l’a démontré dans sa réponse au président Biden qui disait que la Chine est une « autocratie » :

S’accrochant à la mentalité de la guerre froide et à la logique de l’hégémon, les États-Unis poursuivent leur politique de blocs, concoctent le récit de la « démocratie contre l’autoritarisme » … et renforcent les alliances militaires bilatérales, dans une évidente tentative de contrer la Chine.

 

Guidé par une philosophie centrée sur le peuple, depuis le jour de sa fondation… le Parti a travaillé sans relâche dans l’intérêt du peuple, et s’est consacré à la réalisation des aspirations du peuple à une vie meilleure. La Chine a fait progresser la démocratie populaire dans son ensemble, promu la protection juridique des droits de l’homme et défendu l’équité et la justice sociale. Le peuple chinois jouit désormais de droits démocratiques plus complets et plus étendus.

Presque toutes les premières sociétés non occidentales disposaient de protections contre l’émergence d’oligarchies mercantiles et rentières. C’est pourquoi il est si important de reconnaître que ce qui est devenu la civilisation occidentale représente une rupture avec le Proche-Orient, l’Asie du Sud et de l’Est. Chacune de ces régions avait son propre système d’administration publique pour protéger son équilibre social de la richesse commerciale et monétaire qui menaçait de détruire l’équilibre économique si elle n’était pas contrôlée. Mais le caractère économique de l’Occident a été façonné par des oligarchies rentières. La République de Rome a enrichi son oligarchie en dépouillant les régions qu’elle a conquises de leurs richesses, les laissant appauvries. Cela fut la stratégie d’extraction du colonialisme européen ultérieur et, plus récemment, de la globalisation néolibérale centrée sur les États-Unis. L’objectif a toujours été de « libérer » les oligarchies des contraintes qui pèsent sur leurs intérêts personnels.

La grande question est la suivante : « liberté » pour qui ? L’économie politique classique définit un marché libre comme un marché exempt de revenus non gagnés, à savoir la rente foncière et les autres rentes liées aux ressources naturelles, la rente de monopole, les intérêts financiers et les privilèges connexes des créanciers. Mais à la fin du XIXe siècle, l’oligarchie des rentiers a parrainé une contre-révolution fiscale et idéologique, redéfinissant un marché libre comme étant un marché libre pour les rentiers d’extraire une rente économique – un revenu non gagné.

Ce rejet de la critique classique du revenu des rentiers s’est accompagné d’une redéfinition de la « démocratie » pour exiger un « marché libre » de la variété oligarchique rentière anti-classique. Au lieu que le gouvernement soit le régulateur économique dans l’intérêt public, la réglementation publique du crédit et des monopoles est démantelée. Cela permet aux entreprises de facturer ce qu’elles veulent pour le crédit qu’elles fournissent et les produits qu’elles vendent. La privatisation du privilège de la création de la monnaie par le crédit permet au secteur financier d’assumer le rôle d’attribution de la propriété.

Le résultat a été de centraliser la planification économique à Wall Street, à la City de Londres, à la Bourse de Paris et dans d’autres centres financiers impériaux. C’est là tout l’enjeu de la nouvelle guerre froide d’aujourd’hui : protéger ce système de capitalisme financier néolibéral centré sur les États-Unis, en détruisant ou en isolant les systèmes alternatifs chinois, russe et autres pays, tout en cherchant à financiariser davantage l’ancien système colonialiste – en parrainant le pouvoir des créanciers au lieu de protéger les débiteurs, en imposant l’austérité liée à la dette au lieu de la croissance et en rendant irréversible la perte de propriété par saisie ou vente forcée.

La civilisation occidentale est-elle un long détour par rapport à la direction que semblait prendre l’Antiquité ?

Ce qui est si important dans la polarisation économique de Rome, qui a résulté de la dynamique de la dette amenant les intérêts dans les mains rapaces de sa classe de créanciers, c’est la façon dont son système juridique oligarchique pro-créanciers différait radicalement des lois des sociétés antérieures qui contrôlaient les créanciers et la prolifération de la dette. La montée d’une oligarchie de créanciers qui utilisait sa richesse pour monopoliser la terre et prendre le contrôle du gouvernement et des tribunaux (n’hésitant pas à recourir à la force et à des assassinats politiques ciblés contre les réformateurs potentiels) avait été évitée pendant des milliers d’années au Proche-Orient et dans d’autres pays d’Asie. Mais la périphérie égéenne et méditerranéenne ne disposait pas des freins et des contrepoids économiques qui avaient assuré la résilience ailleurs au Proche-Orient. Ce qui a distingué l’Occident depuis le début, c’est l’absence d’un gouvernement suffisamment fort pour empêcher l’émergence et la domination d’une oligarchie de créanciers.

Toutes les économies anciennes fonctionnaient à crédit, accumulant des dettes de récolte pendant l’année agricole. Les guerres, les sécheresses ou les inondations, les maladies et autres perturbations empêchaient souvent le paiement des dettes accumulées. Mais, dans ces conditions, les souverains du Proche-Orient annulaient les dettes. Cela évitait à leurs citoyens-soldats et à leurs ouvriers corvéables à merci de perdre leur terre d’autosubsistance au profit des créanciers, qui étaient reconnus comme un pouvoir rival potentiel du palais. Au milieu du premier millénaire avant Jésus-Christ, la servitude pour dettes n’était plus qu’un phénomène marginal en Babylonie, en Perse et dans d’autres royaumes du Proche-Orient. Mais la Grèce et Rome étaient au milieu d’un demi-millénaire de révoltes populaires réclamant l’annulation de la dette et la liberté par rapport à la servitude pour dettes et à la perte de terres autosuffisantes.

Seuls les rois romains et les tyrans grecs ont pu, pendant un certain temps, protéger leurs sujets de la servitude pour dettes. Mais ils ont finalement perdu face aux oligarchies de seigneurs de la guerre et de créanciers. La leçon de l’histoire est donc qu’un pouvoir réglementaire gouvernemental fort est nécessaire pour empêcher les oligarchies d’émerger et d’utiliser les créances des créanciers et l’accaparement des terres pour transformer les citoyens en débiteurs, en locataires, en clients et finalement en serfs.

La montée du contrôle des créanciers sur les gouvernements modernes

Dans le monde antique, les palais et les temples étaient les créanciers. Ce n’est qu’en Occident qu’une classe de créanciers privés est apparue. Un millénaire après la chute de Rome, une nouvelle classe bancaire a obligé les royaumes médiévaux à s’endetter. Les familles bancaires internationales ont utilisé leur pouvoir de créancier pour prendre le contrôle de monopoles publics et des ressources naturelles, tout comme les créanciers avaient pris le contrôle des terres individuelles dans l’Antiquité.

La Première Guerre mondiale a vu les économies occidentales atteindre une crise sans précédent en raison des dettes interalliées et des réparations allemandes. Le commerce s’est effondré et les économies occidentales sont tombées dans la dépression. C’est la Seconde Guerre mondiale qui les en a sortis, et cette fois, aucune réparation n’a été imposée après la fin de la guerre. En lieu et place des dettes de guerre, l’Angleterre a simplement été obligée d’ouvrir sa zone sterling aux exportateurs américains et de s’abstenir de relancer ses marchés industriels en dévaluant la livre sterling, selon les termes du prêt-bail et du prêt britannique de 1946, comme indiqué ci-dessus.

L’Occident est sorti de la Seconde Guerre mondiale relativement libre de dettes privées mais entièrement sous la domination des États-Unis. Depuis 1945, le volume de la dette a augmenté de façon exponentielle, atteignant des proportions de crise en 2008 avec l’explosion de la bulle des prêts hypothécaires à haut risque, la fraude bancaire massive et la pyramide des dettes financières, qui ont surchargé les économies des États-Unis, de l’Europe et du Sud.

La Réserve fédérale américaine a monétisé 8 000 milliards de dollars pour sauver les actions, les obligations et les prêts hypothécaires immobiliers de l’élite financière, au lieu de venir en aide aux victimes des prêts hypothécaires de pacotille et aux pays étrangers surendettés. La Banque centrale européenne a fait à peu près la même chose pour éviter aux Européens les plus riches de perdre la valeur marchande de leur patrimoine financier.

Mais il était trop tard pour sauver les économies américaine et européenne. La longue accumulation de dettes depuis 1945 a suivi son cours. L’économie américaine s’est désindustrialisée, ses infrastructures s’effondrent et sa population est si lourdement endettée qu’il ne lui reste que peu de revenus disponibles pour soutenir son niveau de vie. Comme cela s’est produit avec l’Empire de Rome, la réponse américaine consiste à essayer de maintenir la prospérité de sa propre élite financière en exploitant les pays étrangers. C’est l’objectif de la nouvelle diplomatie de la guerre froide d’aujourd’hui. Il s’agit d’extraire un tribut économique en poussant les économies étrangères à s’endetter davantage, et payer sa dette en s’imposant la dépression et l’austérité.

Cet assujettissement est dépeint par les économistes des pays dominants comme une loi de la nature et donc comme une forme inévitable d’équilibre, dans lequel l’économie de chaque nation reçoit « ce qu’elle vaut« . Les modèles économiques dominants d’aujourd’hui sont fondés sur l’hypothèse irréaliste que toutes les dettes peuvent être payées, sans polariser les revenus et les richesses. Tous les problèmes économiques sont censés se régler d’eux-mêmes par « la magie du marché« , sans que l’autorité civique ait à intervenir. La réglementation gouvernementale est jugée inefficace et inefficiente, et donc inutile. Les créanciers, les accapareurs de terres et les privatiseurs ont donc toute latitude pour priver les autres de leur liberté. C’est là le destin ultime de la globalisation actuelle et de l’histoire elle-même.

La fin de l’histoire ? Ou seulement de la financiarisation et de la privatisation de l’Occident ?

La prétention néolibérale est que privatiser le domaine public et laisser le secteur financier prendre en charge la planification économique et sociale dans les pays ciblés apportera une prospérité mutuellement bénéfique. Cela est censé rendre volontaire la soumission des pays étrangers à l’ordre global centré sur les États-Unis. Mais l’effet réel de la politique néolibérale a été de polariser les économies du Sud et de les soumettre à une austérité criblée de dettes.

Le néolibéralisme américain prétend que la privatisation, la financiarisation et le transfert de la planification économique du gouvernement vers Wall Street et d’autres centres financiers sont le résultat d’une victoire darwinienne atteignant une telle perfection que c’est « la fin de l’histoire« . C’est comme si le reste du monde n’avait d’autre choix que d’accepter le contrôle américain du système financier, du commerce et de l’organisation sociale à l’échelle mondiale (c’est-à-dire néocoloniale). Et pour s’en assurer, la diplomatie américaine cherche à soutenir son contrôle financier et diplomatique par la force militaire.

L’ironie est que la diplomatie américaine elle-même a contribué à accélérer une réponse internationale au néolibéralisme en forçant les gouvernements à se réunir et à être suffisamment forts pour reprendre la longue tendance de l’histoire qui voit des gouvernements habilités à empêcher les dynamiques oligarchiques corrosives de faire dérailler le progrès de la civilisation.

Le XXIe siècle a commencé avec les néolibéraux américains qui imaginaient que leur financiarisation et leur privatisation par endettement allaient couronner le long mouvement ascendant de l’histoire humaine, héritage de la Grèce et de la Rome classiques. La vision néolibérale de l’histoire ancienne fait écho à celle des oligarchies de l’antiquité, dénigrant les rois de Rome et les réformateurs-tyrans de la Grèce, les accusant d’intervention publique trop forte alors qu’ils visaient à libérer les citoyens de l’esclavage de la dette et à assurer l’autosuffisance foncière. Ce qui est actuellement considéré comme le point de départ décisif est la « sécurité des contrats » de l’oligarchie, qui donne aux créanciers le droit d’exproprier les débiteurs. C’est en effet une caractéristique essentielle des systèmes juridiques occidentaux depuis deux mille ans.

Une véritable fin de l’histoire signifierait que la réforme s’arrêterait dans tous les pays. Ce rêve semblait proche lorsque les néolibéraux américains ont eu les coudées franches pour remodeler la Russie et d’autres États post-soviétiques après la dissolution de l’Union soviétique en 1991, en commençant par une thérapie de choc consistant à privatiser les ressources naturelles et d’autres biens publics et a les concentrer entre les mains de kleptocrates pro occidentaux qui enregistraient les richesses publiques en leur propre nom ; et encaissaient en vendant leurs gains aux investisseurs américains et occidentaux.

La fin de l’Union soviétique était censée consolider la fin de l’histoire de l’Amérique en montrant combien il serait futile pour les nations d’essayer de créer un ordre économique alternatif basé sur le contrôle public de la monnaie et des banques, la santé publique, l’éducation gratuite et d’autres subventions des besoins de base, sans financement par la dette. L’admission de la Chine au sein de l’Organisation mondiale du commerce en 2001 a été considérée comme la confirmation de l’affirmation de Margaret Thatcher selon laquelle il n’y avait pas d’alternative (TINA) au nouvel ordre néolibéral parrainé par la diplomatie américaine.

Il existe une alternative économique, bien sûr. Si l’on considère l’histoire ancienne, on constate que le principal objectif des anciens dirigeants, de Babylone à l’Asie du Sud et à l’Asie de l’Est, était d’empêcher une oligarchie mercantile et créancière de réduire la population au clientélisme, à la servitude pour dettes et au servage. Si le monde eurasien non-américain suit maintenant cet objectif fondamental, il rétablira le cours de l’histoire à son niveau pré-occidental. Ce ne serait pas la fin de l’histoire, mais cela permettrait de revenir aux idéaux fondamentaux du monde non occidental en matière d’équilibre économique, de justice et d’équité.

Aujourd’hui, la Chine, l’Inde, l’Iran et d’autres économies eurasiennes ont fait le premier pas, comme condition préalable à un monde multipolaire, en rejetant l’insistance de l’Amérique pour qu’ils se joignent aux sanctions commerciales et financières américaines contre la Russie. Ces pays se rendent compte que si les États-Unis parviennent à détruire l’économie de la Russie et à remplacer son gouvernement par des mandataires de type Eltsine orientés vers les États-Unis, les autres pays d’Eurasie seront les prochains à suivre.

La seule façon possible que l’histoire se termine vraiment serait que l’armée américaine détruise chaque nation cherchant une alternative à la privatisation et à la financiarisation néolibérales. La diplomatie américaine insiste sur le fait que l’histoire ne doit prendre aucun chemin qui ne culmine pas par son propre empire financier régnant par le biais d’oligarchies clientes. Les diplomates américains espèrent que leurs menaces d’intervention militaire et le soutien qu’ils apportent à des armées proxy forceront d’autres pays à se soumettre aux exigences néolibérales ; pour éviter d’être bombardés, ou de subir des « révolutions de couleur », des assassinats politiques et des prises de pouvoir par l’armée, à la Pinochet. Mais le seul véritable moyen de mettre un terme à l’histoire est la guerre atomique qui mettra fin à la vie humaine sur cette planète.

La nouvelle guerre froide divise le monde en deux systèmes économiques contrastés

La guerre par procuration de l’OTAN en Ukraine contre la Russie est le catalyseur qui divise le monde en deux sphères opposées, aux philosophies économiques incompatibles. La Chine, le pays qui connaît la croissance la plus rapide, traite l’argent et le crédit comme un service public alloué par le gouvernement au lieu de laisser le privilège monopolistique de la création de crédit être privatisé par les banques, ce qui les amène à remplacer le gouvernement en tant que planificateur économique et social. Cette indépendance monétaire, qui repose sur sa propre création monétaire domestique au lieu d’emprunter des dollars électroniques américains, et qui libelle le commerce et les investissements étrangers dans sa propre monnaie plutôt qu’en dollars, est considérée comme une menace existentielle pour le contrôle de l’Amérique sur l’économie mondiale.

La doctrine néolibérale américaine appelle à la fin de l’histoire en « libérant » les classes riches d’un gouvernement suffisamment fort pour empêcher la polarisation de la richesse, le déclin et la chute finale. Imposer des sanctions commerciales et financières contre la Russie, l’Iran, le Venezuela et d’autres pays qui résistent à la diplomatie américaine, et finalement une confrontation militaire, voilà comment l’Amérique entend « répandre la démocratie » avec l’OTAN, de l’Ukraine à la mer de Chine.

L’Occident, dans son itération néolibérale américaine, semble répéter le schéma du déclin et de la chute de Rome. La concentration des richesses dans les mains du « 1% » a toujours été la trajectoire de la civilisation occidentale. C’est le résultat de l’antiquité classique qui a pris une mauvaise voie lorsque la Grèce et Rome ont permis la croissance inexorable de la dette, conduisant à l’expropriation d’une grande partie des citoyens et les réduisant à être les esclaves d’une oligarchie de créanciers propriétaires des terres. C’est la dynamique inscrite dans l’ADN de ce qu’on appelle l’Occident et sa « sécurité des contrats » sans aucune surveillance gouvernementale dans l’intérêt public. En supprimant la prospérité chez soi, cette dynamique exige de tendre constamment la main pour extraire une affluence économique (littéralement un « afflux ») aux dépens des colonies ou des pays débiteurs.

Les États-Unis, par le biais de leur nouvelle guerre froide, visent précisément à obtenir un tel tribut économique des autres pays. Le conflit à venir durera peut-être vingt ans et déterminera le type de système politique et économique que le monde aura. L’enjeu ne se limite pas à l’hégémonie américaine et à son contrôle dollarisé de la finance internationale et de la création monétaire. Sur le plan politique, ce qui est en cause, c’est l’idée de « démocratie » qui est devenue un euphémisme pour une oligarchie financière agressive cherchant à s’imposer dans le monde entier par un contrôle financier, économique et politique prédateur, soutenu par la force militaire.

Comme j’ai cherché à le souligner, le contrôle oligarchique du gouvernement a été la caractéristique distinctive de la civilisation occidentale depuis l’antiquité classique. Et la clé de ce contrôle a été l’opposition à un gouvernement fort ; c’est-à-dire un gouvernement civil suffisamment fort pour empêcher une oligarchie de créanciers d’émerger et de monopoliser le contrôle des terres et des richesses, se transformant en une aristocratie héréditaire, une classe de rentiers vivant des loyers fonciers, des intérêts et des privilèges de monopole qui réduisent la population à l’austérité.

L’ordre unipolaire centré sur les États-Unis, qui espérait « mettre fin à l’histoire« , reflétait une dynamique économique et politique fondamentale, caractéristique de la civilisation occidentale depuis que la Grèce et la Rome classiques ont emprunté une voie différente de celle de la matrice proche-orientale au cours du premier millénaire avant Jésus-Christ.

Pour éviter d’être emportés dans le tourbillon de la destruction économique qui engloutit actuellement l’Occident, les pays du noyau eurasien en pleine croissance développent de nouvelles institutions économiques fondées sur une philosophie sociale et économique alternative. La Chine étant l’économie la plus importante de la région et celle qui connaît la croissance la plus rapide, ses politiques socialistes sont susceptibles d’avoir une influence sur l’élaboration de ce nouveau système financier et commercial non occidental.

Au lieu de privatiser les infrastructures économiques de base pour créer des fortunes privées par l’extraction de rentes monopolistiques, la Chine les garde dans le domaine public. Son grand avantage par rapport à l’Occident est qu’elle traite l’argent et le crédit comme un service public, qui doit être alloué par le gouvernement au lieu de laisser les banques privées créer du crédit, avec une dette qui s’accumule sans que la production ne soit développée pour augmenter le niveau de vie. La Chine maintient également la santé et l’éducation, les transports et les communications dans les mains du public, afin de les fournir comme des droits de l’homme fondamentaux.

La politique socialiste de la Chine est à bien des égards un retour aux idées fondamentales de résilience qui caractérisaient la plupart des civilisations avant la Grèce et la Rome classiques. Elle a créé un État suffisamment fort pour résister à l’émergence d’une oligarchie financière qui prendrait le contrôle de la terre et des actifs générateurs de rente. En revanche, les économies occidentales d’aujourd’hui répètent précisément ce mouvement oligarchique qui a polarisé et détruit les économies de la Grèce classique et de Rome, les États-Unis servant d’analogue moderne à Rome.

Michael Hudson

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

L’économie du KO – 3. Too big to fail

3ème épisode de la série d'Anice Lajnef sur l'économie du KO. Cette fois, les banques, ces prédatrices trop grosses pour faire faillite.

Anice Lajnef
L’économie du KO – 3. Too big to fail
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L’économie du KO – 2. Le principe de la monnaie dette

2ème épisode de la série de vulgarisation de la finance par Anice Lajnef. Où il est question de dette comme arme fatale des banques.

Anice Lajnef
L’économie du KO – 2. Le principe de la monnaie dette
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